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Christine Lagarde, de Washington à Francfort (Personnalités de l’éco)

Dans le classement des femmes les plus puissantes au monde du magazine économique américain Forbes, Christine Lagarde remporte la troisième place. Première femme à présider Baker & McKenzie, le plus grand cabinet d’avocats américain, Christine Lagarde brise les plafonds de verre, ces barrières tacites qui empêchent bien souvent les femmes d’accéder aux postes à responsabilité. Première ministre de l’économie et des finances d’un pays du G7, elle est également la première directrice générale du Fonds monétaire international et s’apprête à devenir la première présidente de la Banque centrale européenne. Christine Lagarde défie ainsi les statistiques puisque « depuis 1970, moins de 1% de tous les mandats à la tête des banques centrales ont été effectués par des femmes » selon une étude d’Ariell Reshef et Prachi Mishra1. Avant de se pencher sur ce qui l’attend à Francfort à partir du 1er novembre 2019, revenons sur ses huit années de carrière à la tête du Fonds monétaire international, une institution réunissant plus de 180 pays.

Retour sur huit ans à la direction du Fonds monétaire international

C’est au cœur de la crise des dettes souveraines européennes (2011) que C. Lagarde est nommée directrice du FMI. Cette institution vise, entre autres, à faciliter la coopération économique et monétaire dans le but d’assurer la stabilité financière mondiale. C’est en ce sens que le FMI est notamment intervenu pendant les crises économiques et financières en Amérique du Sud et en Amérique Latine dans les années 1980-1990. Le FMI proposait alors des plans de sauvetage en accordant des crédits aux États en faillite. Toutefois, ces aides étaient conditionnées à la mise en œuvre de réformes structurelles (libéralisation des marchés, assainissement des dépenses budgétaires) : les Plans d’Ajustement Structurel (PAS). Ces plans reflétaient la philosophie très libérale du FMI, dans le sillage du consensus de Washington. À la suite d’interventions infructueuses le FMI tentera néanmoins de revoir ses positons. C. Lagarde figure parmi les personnalités qui ont cherché à bouleverser les pratiques de cette institution.

Les années de C. Lagarde au FMI ont été l’occasion de montrer qu’une institution internationale pouvait défendre « un nouveau multilatéralisme » tout en essayant d’assurer la stabilité financière mondiale. Les tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis l’ont ainsi conduite à affirmer qu’il ne fallait pas céder aux tentations protectionnistes mais qu’il fallait réinventer le multilatéralisme. En ce sens, en intégrant davantage les pays émergents dans le système de coopération internationale, la politique de C. Lagarde s’est montrée plus inclusive. La réforme des Droits de Tirages Spéciaux en témoigne. Créé en 1969 dans un contexte où l’or et le dollar sont en quantité insuffisante pour pérenniser les échanges internationaux, le DTS est un actif de réserve mondial qui vient compléter les réserves de change des pays membres. Sa valeur est déterminée selon un panier de monnaies dont le poids dépend de l’importance relative dans le commerce international. Or, dans ce système, les monnaies des pays émergents ont longtemps été négligées. La réforme de C. Lagarde a permis de mieux les prendre en compte en intégrant, notamment, la monnaie chinoise en 2015. La reconnaissance du yuan comme monnaie de réserve internationale marque ainsi l’affirmation de la puissance chinoise au sein des échanges commerciaux et du système monétaire international.

Dans la perspective de ce nouveau multilatéralisme, C. Lagarde a également réformé le système de gouvernance du FMI. Dans cette institution composée de plusieurs actionnaires, chaque pays se voit octroyer des droits de vote selon son importance relative dans l’économie mondiale. Si les pays émergents n’étaient pas encore complètement intégrés à ce mode de gouvernance, la réforme de 2015 leur a donné plus de poids, Pékin devenant même le troisième actionnaire. Ceci ne s’est pas fait sans coût puisque pour convaincre les élus, C. Lagarde a dû faire une concession majeure : la fin de la « clause d’exemption systémique ». Cette clause, instaurée par son prédécesseur, permettait à un pays d’aller au-delà des limites de crédits autorisées si le défaut du pays mettait en péril l’ensemble du système financier international.

Enfin, une réforme de la politique de prêt du FMI a permis d’assouplir les conditions d’octroi des crédits. Engagée avant son arrivée, C. Lagarde a poursuivi cette réforme pour faire face à un constat : les pays dont l’économie et les institutions respectent les recommandations du FMI peuvent aussi être confrontés à des crises passagères. Or, la logique des plans d’ajustement structurel, imposant des conditions strictes, pourrait avoir un effet procyclique et renforcer ces crises. Ainsi, afin d’endiguer les crises passagères le FMI permet désormais aux pays concernés de disposer de fonds plus rapidement et avec moins de contraintes. Cette réforme a été l’occasion de prendre en compte de nouvelles situations comme les crises passagères, mais aussi de nouveaux risques tels que les risques environnementaux, la lutte contre la corruption et les inégalités. Malgré cela, le consensus de Washington ne semble jamais bien loin et la gestion récente de la crise argentine en témoigne. Suppression du contrôle des capitaux, fin des subventions publiques dans les secteurs de l’énergie de l’eau et des transports, financement du déficit sur les marchés internationaux, telles étaient les préconisations du FMI. Ces mesures se sont soldées par un échec, une inflation proche des 50% en 2018, un taux de pauvreté de plus de 32% et un retour au contrôle des capitaux. Le prêt de 57 milliards de dollars, le plus gros jamais accordé par l’institution ne semble pas parvenir à améliorer la situation.

Dans quel contexte Christine Lagarde arrive-t-elle à la BCE ?

À Francfort, l’heure est toujours à l’assouplissement monétaire et les dernières annonces de Mario Draghi, l’actuel président de la Banque centrale européenne, nous le rappellent. Plusieurs mesures accommodantes ont en effet été annoncées parmi lesquelles : la reprise du quantitative easing, la baisse du taux des facilités marginales de dépôt et la promesse de maintenir les taux bas tant que l’inflation sera inférieure à sa cible de 2%. Le quantitative easing, un des leviers phares de la politique monétaire non-conventionnelle, est actionné en situation de trappe à liquidité2, quand le taux directeur a atteint son niveau plancher. Il consiste, pour la Banque centrale, en des opérations de rachats massifs de titres (titres souverains, obligations privées) aux institutions financières en échange de liquidités, l’idée étant d’inciter les banques à prêter aux ménages et aux entreprises. Mis en sommeil depuis décembre 2018, le quantitative easing sera réactivé le 1er novembre 2019 à hauteur de 20 milliards d’euros par mois pour une durée indéterminée. La baisse du taux rémunérant les réserves excédentaires des banques commerciales à la Banque centrale s’inscrit également dans cette lignée. Début septembre, ce taux est en effet passé de -0,4% à -0,5% dans le but de dissuader les banques de laisser dormir leurs réserves sur leur compte à la Banque centrale et de les inciter à prêter.

Christine Lagarde arrive ainsi à la tête d’une BCE où la politique non-conventionnelle est devenue la norme et la future présidente de l’institution compte bien s’inscrire dans la lignée de son prédécesseur. Le 4 septembre, devant le Parlement européen, elle a en effet affirmé la nécessité d’une politique monétaire accommodante pour la zone euro dans un contexte de tensions commerciales et de faible inflation (1,2% en juin 2019 selon Eurostat). Elle a également appelé les pays en excédent budgétaire comme l’Allemagne à « muscler » leurs dépenses publiques.

Verdissement de la politique monétaire, essor des cryptomonnaies, achèvement de l’union bancaire, nombreux sont les défis qui attendent Madame Lagarde à la BCE. Elle devra composer avec le contexte économique actuel de faibles taux d’intérêt et incarner la BCE « agile » et « innovante » qu’elle promeut. Si son profil d’avocate et son absence d’expérience au sein d’institutions de réserves fédérales sont parfois pointés du doigt, son parcours au FMI lui a permis de développer une certaine prudence macrofinancière. Tout l’enjeu pour elle sera alors de savoir écouter et entendre son nouvel entourage à la tête de la BCE pour conduire la politique monétaire. C’est sur cette capacité d’adaptation qu’elle a mis l’accent en déclarant récemment aux nouveaux eurodéputés : « Vous arrivez, moi aussi : vous apprenez, moi aussi ».

Simon Cardoen, Rose Portier

Notes

1 : « Do Central Bank Governors Matter ? Macroeconomic Policy, Regulation and the Financial Sector », Ariell Reshef and Prachi Mishra, Journal of Money, Banking and Credit, Vol. 51, Nos. 2-3

2 : La trappe à liquidité désigne une situation dans laquelle l’offre de liquidités est telle que le taux d’intérêt directeur de la Banque centrale est extrêmement faible. On dit qu’il a atteint son niveau plancher ou « zero lower bound ». Dans une telle situation, les agents savent que le taux d’intérêt ne peut que remonter et de fait, que les obligations futures rapporteront plus que celles déjà émises. Tous ont alors intérêt à s’en séparer et à attendre que les taux remontent pour acquérir des titres plus rémunérateurs dans le futur. Ils préfèrent ainsi détenir toute leur richesse sous forme de monnaie plutôt que d’investir. Dans l’analyse keynésienne, on dit que la demande de monnaie pour motif de spéculation est infinie. Face à cela, la politique monétaire conventionnelle consistant à jouer sur le niveau du taux directeur ne parvient plus à générer de l’inflation ni à relancer l’activité.

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