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La courbe de Phillips (Fiche concept)

Depuis la crise, la Banque centrale européenne fait usage d’un arsenal d’outils toujours plus innovant pour atteindre son objectif d’inflation [i], et cela, sans vraiment y parvenir. Compte tenu des chiffres d’activité, la théorie économique aurait prédit de plus fortes tensions sur les prix que ce qu’on observe aujourd’hui dans la zone Euro. Dans cette fiche nous revenons sur une relation entre les indicateurs nominaux et l’activité économique qu’on appelle la Courbe de Phillips.

La courbe de Phillips décrit une relation négative entre le taux de chômage et le taux d’inflation. Largement étudiée et décrite par les économistes, elle prend ses racines dans les travaux de Alban William Phillips sur des données britanniques récoltées sur une période de presque 100 ans (1851-1957). Il décrira une première relation empirique entre le taux de chômage et l’évolution des salaires nominaux [ii]. Le lien entre ces deux grandeurs macroéconomiques trouve son explication dans le degré de tension qui s’exerce sur le marché du travail. L’intuition est simple ; en période de chômage le rapport de force sur le marché du travail balance du côté des entreprises. Les salariés, désireux de maintenir leur emploi, et se sachant en concurrence avec d’autres travailleurs, sont alors moins enclins à demander des hausses de salaires. Au contraire, lors de périodes d’activité accrue et de chômage faible, les entreprises en concurrence pour les meilleurs travailleurs, sont prêtes à augmenter les salaires pour attirer et garder leurs employés. A partir de cette relation salaire-chômage se construit une relation prix-chômage plus large. En effet, les entreprises vont rapidement répercuter l’augmentation des salaires dans les prix des biens vendus pour maintenir leurs niveaux de marge.

La relation de Phillips a des conséquences fortes en matière de politique économique puisqu’elle sous-entend qu’il existe un arbitrage entre inflation et chômage. En d’autres termes, une économie qui désire réduire son niveau de chômage devra nécessairement accepter en contrepartie une augmentation de ses prix. La courbe de Phillips devient alors un argument supplémentaire pour la perspective keynésienne de relance.

Depuis sa découverte, la courbe de Phillips a été le sujet de nombreux débats et critiques. Si elle s’est globalement vérifiée en Europe et aux États-Unis jusque dans les années soixante, les chocs pétroliers successifs du début des années soixante-dix ont instauré une période de stagflation [iii] normalement impossible d’après la courbe. La critique principale sera celle des économistes monétaristes dont Milton Friedman et se focalisera sur la remise en question de l’hypothèse de l’illusion monétaire. Pour mieux comprendre la critique de Friedman imaginons que la banque centrale décide d’accroitre l’offre de monnaie, augmentant les prix. Cette hausse des prix est directement détectée par les entreprises qui voient leur chiffre d’affaires s’améliorer. Pour un même salaire versé à leurs employés, elles sont alors incitées à embaucher, contribuant à la croissance et à la réduction du chômage. Jusque-là, la courbe de Phillips est vérifiée mais remarquons qu’il y a des laissés-pour-compte dans notre histoire. Les prix ont augmenté mais les salaires n’ont pas varié et sans s’en rendre compte les employés ont perdu du pouvoir d’achat [iv]. On dit dans ce cas qu’ils sont victimes d’illusion monétaire. Ils n’intègrent pas la hausse des prix à la même vitesse que les entreprises et les prix ont donc tendance à augmenter beaucoup plus vite que les salaires. Ce que dit Friedman c’est que cette erreur de perception est éphémère. Au bout d’un moment, les salariés réadaptent leur consommation en fonction, cette fois, de leur salaire réel et revendiquent des salaires plus élevés réduisant la demande de travail [v] des entreprises et le chômage revient à son niveau de départ. Selon Friedman, la courbe de Phillips est en réalité verticale à long terme, fixée à un niveau de chômage dit « naturel » dans le sens où il correspond aux facteurs structurels de l’économie (ex : structure du marché du travail) et est insensible à la conjoncture. En matière de politique économique, seules les politiques d’offre, structurelles ont alors un impact durable sur le chômage et ce, sans causer de mouvements de prix.

On observe empiriquement que la relation prix-activité qui préexistait s’est affaissée et ce déjà depuis les années quatre-vingt. Aujourd’hui dans la Zone Euro, l’inflation peine toujours à remonter malgré une amélioration de la conjoncture depuis la crise. Quelques explications sont présentées par la Banque de France. Premièrement, la faiblesse de l’inflation s’expliquerait par la faible dynamique des salaires, les récentes réformes du marché du travail donnant moins de pouvoir de négociation aux travailleurs. De plus, la mondialisation a engendré un impact plus important, sur l’inflation nationale, des prix des biens importés qui ont tendance à moins augmenter. Enfin, une inflation faible et stable ainsi qu’une meilleure crédibilité de la politique monétaire (ciblage de l’inflation) rendent l’inflation moins déterminante dans les choix de consommation et de production des agents, affaiblissant la relation. La courbe de Phillips, dans ses spécifications modernes [vi],  reste une des relations charnières au fondement de la politique monétaire et un outil de prévision toujours très utilisé. Néanmoins, ces modifications reflètent l’existence d’un nouveau contexte économique dans lequel les anciens paradigmes ont certainement moins de pertinence.

Sources: Federal Reserve Bank of St Louis (Codes : LRHUTTTTEZA156S, FPCPITOTLZGEMU)
Réalisation : Partageons l’eco

Morgane  Hoffmann

Relecture par Thomas Renault

[i] Voir notre article précédent.

[ii] Le salaire nominal est simplement le salaire exprimé en monnaie.

[iii] Période pendant laquelle l’inflation et le taux de chômage augmentent simultanément.

[iv] C’est-à-dire leur salaire réel, le salaire nominal corrigé de l’inflation.

[v] Il faut bien comprendre que le marché du travail est modélisé par les économistes de manière contre-intuitive pour la population. Si on a plutôt tendance dans le langage courant à dire que le chômeur demande un emploi et l’entreprise offre cet emploi, en économie, on parle d’entreprises qui demandent du travail et d’individus qui offrent leur travail. Le prix auquel est vendu ce « bien » qu’est le travail est alors le salaire.

[vi] Qui ne ressemble plus à la relation de Phillips d’origine mais qui intègre les critiques successives qui lui ont été faite. La version néo-keynésienne construit par exemple une relation entre inflation, l’inflation anticipée et écart de production.

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