« Une initiative canadienne digne d’intérêt » est une plaisanterie courante dans le titre le plus ennuyeux du monde. Mais, menacé par les États-Unis, le Canada lance des initiatives qui pourraient être plus déterminantes que valables pour le monde. Les Émirats arabes unis et l’UE sont devenus les deux sommets d’un triangle incluant ce géant des ressources du Nord.
Le sommet Canada-UE s’est terminé vendredi à Montréal, l’une des villes les plus européennes d’Amérique du Nord. Bien que les espoirs du Premier ministre Mark Carney de devenir « membre associé » ne soient peut-être pas exaucés, une relation beaucoup plus étroite est à l’ordre du jour.
Et mardi, les Émirats arabes unis ont signé un partenariat économique global avec Ottawa. Les Émirats arabes unis ont engagé 50 milliards de dollars d’investissements dans le pays l’année dernière. Cela comporte une forte composante énergétique : le champion des énergies renouvelables d’Abou Dhabi, Masdar, a conclu un accord de coopération avec l’agence fédérale Ressources naturelles Canada.
Parallèlement, DP World de Dubaï discute du développement du port nord de Churchill, sur la baie d’Hudson, avec accès aux océans Arctique et Atlantique. Le rail le relie au Pacifique. La devise latine officielle du Canada se traduit par « D’un océan à l’autre », et certains ont proposé de la modifier en « D’un océan à l’autre » pour respecter l’océan du Nord.
L’opérateur de Churchill suggère qu’il pourrait faire partie d’un corridor commercial Asie-Europe qui serait aussi rapide et plus sûr que les routes traditionnelles passant par la mer Rouge. Le réchauffement rapide de l’Arctique, lui-même un avertissement d’un changement climatique dangereux, ouvre de nouvelles routes maritimes à travers des détroits auparavant étouffés par les glaces.
Ces mouvements couvrent quatre tendances mondiales. Premièrement, la nécessité pour les autres grandes et moyennes puissances de nouer des alliances et de réduire leur dépendance à l’égard d’États-Unis de plus en plus erratiques, d’une Russie revancharde et d’une Chine potentiellement autoritaire. Deuxièmement, la création d’itinéraires de transport alternatifs alors que la sécurité maritime est menacée. Troisièmement, la construction d’une nouvelle architecture commerciale alors que d’autres pays tentent de la démolir. Quatrièmement, la recherche de fournisseurs fiables de ressources critiques.
Superpuissances en matière de ressources
Les Émirats arabes unis et le Canada n’ont peut-être pas grand-chose en commun sur le plan géographique, mais ce sont des superpuissances en matière de ressources. Alors que les richesses des Émirats arabes unis se concentrent principalement sur les hydrocarbures, ce pays du nord en possède, ainsi que bien d’autres.
Avec près de 6,2 millions de barils par jour, c’est le quatrième producteur mondial de pétrole et, selon votre vision du Venezuela, le deuxième ou le troisième propriétaire de réserves. Il est le cinquième producteur de gaz et ses ressources de schiste lui garantissent une grande marge de manœuvre pour accroître sa production.
La société LNG Canada, dirigée par Shell, en Colombie-Britannique, a commencé à exporter du gaz naturel liquéfié (GNL) en juin dernier, avec une géographie idéale pour approvisionner l’Asie. LNG Canada devrait doubler sa capacité d’ici le début des années 2030, et deux autres projets devraient démarrer en 2027 et 2028. Bloomberg a laissé entendre le mois dernier que la filiale internationale d’Adnoc, XRG, était intéressée à prendre une participation dans LNG Canada. L’entreprise a déjà acheté Nova Chemicals de Calgary dans le cadre d’une transaction de 13,4 milliards de dollars en mars dernier.
Le Canada est le premier au monde pour l’extraction de potasse, un engrais essentiel, le deuxième pour l’extraction d’uranium et le quatrième pour l’extraction d’or, de platine et de nickel et la fusion d’aluminium. Et c’est une serre agricole, avec d’énormes exportations de blé, de graines oléagineuses, de bétail, de bois et d’autres cultures.
Pour les nouveaux minéraux stratégiques, ainsi que le nickel pour batteries, c’est un producteur croissant de lithium et de graphite naturel. Elle possède d’importants gisements de titane et de vanadium, des métaux essentiels pour la technologie de l’aérospatiale et de la défense. Dans les terres rares célèbres et géopolitiquement sensibles, elle ne dispose aujourd’hui d’aucune mine commerciale, mais détient d’importantes ressources, et plusieurs projets sont en cours de développement.
Enfin, son climat frais, ses terres ouvertes et l’abondance d’énergie hydroélectrique bon marché et sans carbone – où elle est le troisième producteur mondial – en font un bon site pour les centres de données.
Cette richesse en matières premières la rend extrêmement attractive en tant que partenaire de l’UE : une démocratie stable, occidentale et de libre marché, et plus proche que l’Australie, tout aussi avantagée. C’est plus loin des Émirats arabes unis, mais bon nombre des mêmes attractions s’appliquent.
À son tour, le Canada a besoin de bons amis. Soixante-seize pour cent de ses exportations sont destinées à son voisin dominant du sud. L’UE, la Chine et le Royaume-Uni ont chacun un poids similaire, avec environ 4 à 5 pour cent chacun. Cette dépendance rend le Canada vulnérable aux pressions tarifaires des États-Unis. Même si le Canada va sans aucun doute accroître ses échanges commerciaux avec la Chine, cela entraîne sa propre exposition politique.
Un récent référendum préliminaire sur l’indépendance de la province de l’Alberta, au cœur des hydrocarbures, soutenu par des voix de droite aux États-Unis, a été largement rejeté. Mais les Canadiens ne sont pas amusés par les railleries du « 51e État ». Ils ont vu à quel point leur voisin arctique, le Groenland, était intimidé par la Maison Blanche, qui regarde avec envie ses terres rares et son éventuel pétrole.
Nouveaux itinéraires, nouveaux partenariats
Les obstacles au transport font que le Canada ne tire pas pleinement profit de ses ressources. Les producteurs américains de gaz naturel pourraient se plaindre des prix bas, actuellement de 2,86 dollars par million d’unités thermiques britanniques. Les portefeuilles des Européens sont vidés et leurs industries à forte intensité énergétique se vident de leurs ressources en payant environ 30 dollars, car ils souffrent de la coupure du GNL en provenance du Golfe. Mais le prix de gros en Alberta, la principale région productrice du Canada, n’est que de 1,40 $ par MMBtu.
C’est une histoire similaire pour le pétrole. Avec un seul pipeline vers le Pacifique, les producteurs albertains sont les otages du marché américain. Le brut de l’Ouest canadien se vend habituellement à un rabais d’environ 12 $ le baril par rapport à la société américaine West Texas Intermediate. Cet écart s’est désormais creusé à 31 dollars le baril.
M. Carney a cherché à promouvoir de nouveaux pipelines, à intégrer le réseau électrique national et, en général, à recharger l’économie canadienne en diversifiant les exportations et en réduisant les barrières commerciales interprovinciales. L’élargissement de ses infrastructures de transport est un élément crucial et nécessite des investisseurs aux poches profondes et à long terme. Le développement complet du port et du corridor ferroviaire de Churchill coûtera à lui seul 57 milliards de dollars. Il ne remplacera ni Suez ni Panama, mais la guerre actuelle dans le Golfe montre à quel point les plans de secours peuvent s’avérer précieux.
Comme les pays occidentaux en général, le Canada a moins de difficultés à extraire des minéraux essentiels qu’à les traiter. Les investisseurs sont dissuadés par les coûts élevés, le manque d’accès aux technologies propriétaires et la tendance de la Chine à concurrencer ses concurrents. Cela pourrait constituer un domaine fructueux pour la coopération triangulaire Émirats arabes unis-UE-Canada, qu’il s’agisse d’investir dans des raffineries de métaux au Canada ou dans le Golfe, dans le cadre d’une chaîne d’approvisionnement intégrée.
La diversification – des alliés, des partenaires commerciaux, des voies de transport et des fournisseurs de matières premières – semble aujourd’hui être une bonne politique. Bien que techniquement concurrents en matière d’hydrocarbures, les Émirats arabes unis et le Canada ont beaucoup à compléter avec l’Europe. Une nouvelle géographie mêle les eaux chaudes du Golfe au nord froid.