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Jean-Claude Juncker : l’ambition européenne (Perso de l’éco)

Suite à sa décision, en 2017, de ne pas briguer un nouveau mandat à la tête de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker s’apprête à passer le relai à celle qui vient d’être fraîchement élue par le parlement européen : Ursula von der Leyen. Retour sur le bilan contrasté de celui qui a dirigé l’Union européenne (UE) cinq années durant…

Engagé dès l’âge de vingt ans, Jean-Claude Juncker a connu une rapide ascension sur la scène politique luxembourgeoise. De son élection en tant que parlementaire au poste de Premier ministre, Juncker a cultivé un intérêt profond pour la construction européenne.

Un pilier convaincu de l’Union européenne.

Juncker est un partisan d’une Europe fédérale. Il est un artisan majeur du traité de Maastricht et son enthousiasme pour l’Europe n’est pas sans en susciter d’autres, comme si certains voyaient en lui un leader. Fort de cette ambition, il préside, de 2005 à 2013, l’Eurogroupe, ayant vocation à réunir mensuellement les ministres des finances des États membres.

Son ardeur et son expérience le hissent, en 2004, dans l’esprit de certains dirigeants pour prendre la tête de la Commission européenne. Mais ce n’est qu’en 2014 que sa personne a fait consensus chez les dirigeants européens.

En conquérant la Commission, c’est un pas de géant que réalise Juncker. La Commission européenne constitue l’une des clés de voûte de l’Union européenne ainsi que peut en attester le nombre de fonctionnaires qu’elle concentre (75% de l’ensemble des fonctionnaires européens soit environ 33000 personnes). Elle puise son pouvoir dans le cœur de l’article 17 du traité sur l’Union européenne. Ce dernier entend conférer principalement trois exclusifs pouvoirs à la Commission : proposer des directives et règlements, veiller au respect des traités et, enfin, exécuter les directives et règlements adoptés. Ainsi, ces trois pouvoirs confèrent à la Commission un rôle en amont comme en aval de l’adoption des normes.

Si la Commission est un pilier indispensable du fonctionnement de l’UE, elle représente avant tout un exécutant des lignes directrices adoptées par le Conseil européen (composé des chefs d’État et/ou des chefs de gouvernement de chaque État membre). Ainsi, quoique exclu de toute fonction législative, ce dernier n’est pas dénué d’influence à l’égard de ce qui constitue formellement la seule source d’initiatives législatives. Dès lors, le président de la Commission est confronté à un souci de conciliation et de fédération autour de ses idées, qui plus est lorsqu’une majorité peine à se dessiner au sein de l’hémicycle européen.

Son arrivée à la tête de ce qu’il avait alors appelé la « Commission de la dernière chance » sonnait comme une lueur d’espoir. Durant son mandat, Juncker s’est attaché à rendre le rôle de la Commission plus politique, tentant ainsi de rompre avec l’image technocratique que, trop souvent selon lui, on associait à la Commission, ce qui, dans un contexte de crise de représentativité vis-à-vis du pouvoir politique largement partagée en Europe, apparaissait comme regrettable sinon dangereux.

C’est dans ce contexte que Juncker a soutenu la reforme de l’initiative citoyenne afin de rendre cet outil plus accessible et de renforcer le sentiment d’appartenance des citoyens européens à cette entité de plus en plus imposante dans leur quotidien.
Ayant à coeur d’agir tant sur la forme que sur le fond, il a également fait sienne l’ambition de relancer l’industrie européenne à bout de souffle au sortir de la crise qui avait commencé, en 2008, à ronger l’économie du vieux continent. C’est seulement quelques mois après son investiture que Juncker présente un plan d’investissement visant à irriguer l’industrie européenne de plus de 315 milliards d’euros entre 2015 et 2018.

Durant son mandat, le Luxembourgeois fut également un ardent défenseur d’un projet tant houleux qu’optimiste : l’élaboration d’une politique de défense européenne. Il a en effet pu déclarer que « même les plus grandes puissances pacifiques ne peuvent faire l’impasse sur des capacités de défense intégrées. »

L’une des autres ambitions du président de la Commission, qui ne fut pas sans lui attirer critiques et invectives, était d’approfondir l’Union économique et monétaire. Et s’il semble difficile de lui reprocher un manque d’idées en la matière (créer un poste de ministre européen de l’économie et des finances, un programme d’appui aux réformes et un mécanisme européen de stabilisation des investissements) on peut, en revanche, plus aisément constater leur abandon face à la discorde politique semée au sein du Parlement européen dont la taxe dite GAFA, elle aussi, a subi les conséquences. Faute d’avoir pu concrétiser des projets majeurs, le rôle de Juncker et, à travers lui, celui de la Commission semble devoir être relativisé.

Le président de la Commission européenne en temps de crise.

A la tête de la Commission européenne, l’ambition du Luxembourgeois rencontre des entraves de taille, ce qui, en dépit de son enthousiasme européen, a fait de lui un gestionnaire de crise plus qu’un réel porteur de projet. En 2014, c’est dans une Europe encore touchée par les effets dévastateurs de la crise économique et financière que Juncker tente de porter ses idées. Cependant, investi dans son mandant, Juncker n’hésite pas à monter au créneau lorsque l’Union traverse des périodes de turbulences. Lors de la crise économique en Grèce, il se mobilise ardemment afin d’éviter un scénario menaçant : la sortie de la Grèce de la zone euro voire de l’Union. Il multiplie les échanges avec Alexis Tsípras et ce jusqu’à aboutir à un premier accord, en 2015, permettant un allégement de la dette grecque puis à un second en 2018. D’une manière tout aussi impliquée, la même année, lorsque le président des États-Unis menace les exportations européennes d’acier et d’aluminium, il entame personnellement des négociations avec Donald Trump débouchant sur une déclaration conjointe.

Par ailleurs, Juncker doit faire face à une crise tout aussi menaçante et qui trouve sa source dans l’euroscepticisme grandissant au sein de ce qui peine à devenir un peuple européen. Elle devient particulièrement embarrassante lorsqu’elle se manifeste dans des États pourtant à l’initiative de la construction européenne notamment en France, avec la montée de l’extrême droite, ou en Italie avec l’arrivée au pouvoir de partis populistes en 2018 (Mouvement 5 étoiles et La Ligue). Par ailleurs, cette tendance touche d’autres États qui, bien qu’historiquement réticents à l’idée d’une Union toujours plus intégrée, en constituent une puissance économique comme le Royaume-Uni qui, lors du Brexit en 2016, a manifesté son opposition à l’égard des partisans d’une Europe fédérale dont, en première ligne, Jean-Claude Juncker. Sans se manifester de manière aussi brutale, la montée du populisme dans certains États-membres tend à fragiliser la tendance fédérale de l’Union européenne.

Outre le contexte difficile dans lequel s’est déroulé son mandat, Juncker suscite de vives contestations dont certaines font suite aux révélations, dès 2014, d’une affaires de fraude fiscale, le Luxembourg leaks, dans laquelle le président de la Commission serait grandement impliqué. D’autres se fondent sur son état de santé ou encore sur son incapacité à se saisir des enjeux du XXIe siècle tels que le numérique pour contester l’action de la Commission européenne. Autant de raisons qui, on peut l’imaginer, ont dissuadé l’ex-ministre luxembourgeois de briguer un deuxième mandat à la tête de la Commission européenne.

Antoine Marchand, Mathieu Lemoine

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