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L’Habitus, Pierre Bourdieu (Fiche concept)

Héritier de la pensée wébérienne et marxienne, Pierre Bourdieu est une des figures majeures de la sociologie française du second XXe siècle qui s’est surtout intéressé aux mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales (par exemple dans Les Héritiers en 1964 ou La Reproduction en 1970, tous deux écrits avec Jean-Claude Passeron). Pour ce faire, il a forgé le concept d’habitus, qui permet de donner une clé d’interprétation des rapports des acteurs au monde. Dans une démarche à la fois structuraliste et constructiviste, Pierre Bourdieu appréhende les comportements humains comme la conséquence d’une structure intériorisée qui se traduit par une action non réfléchie des participants mais qui conforte, inconsciemment, les positions de chacun dans l’espace social.

Pour comprendre la notion d’habitus, il convient de revenir sur la notion de « champ » et de « capital », au fondement même de l’analyse bourdieusienne de « la structure sociale ». En effet, il saisit le monde social comme divisé en ce qu’il nomme des « champs ». Qu’il soit religieux, politique, médical ou encore artistique, le « champ » est un « microcosme social » dans lequel les participants occupent des positions différentes et hiérarchisées en fonction de leur dotation en « capital ». Qu’ils soient de nature économique (correspondant à l’ensemble des ressources et du patrimoine), culturelle (l’ensemble des ressources et des dispositions culturelles) ou encore sociale (l’ensemble des relations sociales pouvant être utilement mobilisé), les différents capitaux dont disposent les individus sont plus ou moins valorisés dans un champ. En effet, chaque champ répond à des règles propres et à des fins spécifiques (« on ne pourra pas faire courir un philosophe avec des enjeux de géographe »). De plus, à chaque champ correspond un habitus collectif qui lui est propre ; Pierre Bourdieu appelle « héritiers », les agents dont l’habitus s’accorde naturellement au champ, c’est-à-dire ceux qui sont le plus fortement dotés dans le capital de ce champ. La dynamique de chaque champ provient d’une lutte perpétuelle entre les agents sociaux afin d’occuper les positions les plus dominantes. 

L’habitus désigne un système de préférences, un style de vie particulier à chacun. Il ne relève pas d’un automatisme mais d’une prédisposition à agir qui influence les pratiques des individus au quotidien : leur manière de se vêtir, de parler, de percevoir. Ces prédispositions sont intériorisées inconsciemment durant la phase de socialisation, pendant laquelle l’individu s’adapte et s’intègre à un environnement social. Durant cette période, l’individu est alors conditionné d’une façon invisible et se construit une manière d’être et d’agir face au monde et sur le monde. Dans Esquisse d’une théorie de la pratique (1972), Pierre Bourdieu définit l’habitus comme étant « une loi immanente, déposée en chaque agent par la prime éducation ». L’habitus n’est pas une habitude dans le sens où il ne s’agit pas simplement d’un phénomène de reproduction d’un comportement inculqué par le milieu social, il représente bien plus un système « puissamment générateur » puisqu’il est à l’origine d’un sens pratique. Pierre Bourdieu définit ainsi l’habitus comme étant des « structures structurées prédisposées à fonctionner comme des structures structurantes ». Structures structurées puisque l’habitus est le produit de la socialisation ; mais il est également structures structurantes car générateur d’une quantité infinie de nouvelles pratiques. 

Enfin, Pierre Bourdieu précise que l’habitus est au cœur de la reproduction des structures sociales. Il indique que celui-là, en étant incorporé, assure la présence active en chaque individu, en chaque corps, de l’histoire des rapports de domination et de l’ordre social. L’habitus garantit ainsi que les aspirations de tous soient ajustées à la probabilité que chacun a de voir ses espoirs se réaliser. Il fournit ainsi aux agents une évaluation de leurs destinés probables et « conduit chacun à prendre la réalité pour ses désirs ». Pour autant, il convient d’indiquer que les dispositions de l’habitus ne sont pas définitives. La trajectoire sociale des individus peut en effet évoluer et, donc, transformer en partie leur habitus. C’est ainsi que l’habitus ne traduit jamais une situation immuable ; il est un processus qui évolue en s’ajustant aux conditions de l’action. 

Chloé Coudray

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