Comment le numérique influence nos habitudes et dépenses quotidiennes

Chaque jour, nous sommes amenés à prendre quantité de “micro” décisions liées à l’argent. Ici ajouter un article au panier, là souscrire à un essai gratuit, ici encore profiter ou non d’une promotion éphémère, etc. Des gestes parfaitement anodins et parfaitement libres. Là où il sont moins anodins, c’est qu’ils s’inscrivent dans des environnements numériques minutieusement conçus pour les faciliter… et parfois pour les susciter. Loin de nous l’idée de tomber dans la paranoïa en explorant ces mécanismes. Il s’agit tout simplement d’exercer son discernement de consommateur dans un monde où les sollicitations n’ont jamais été aussi nombreuses. Ni aussi subtiles.

Qu’est-ce qu’une “architecture du choix” ?

Commençons par ce concept assez méconnu mais central dans l’économie numérique. Une architecture du choix désigne la manière dont les options sont présentées à une personne au moment où elle doit prendre une décision. C’est un concept que les startups du numérique ont emprunté aux économistes américains Richard Thaler (prix Nobel d’économie en 2017) et Cass Sunstein.

Il repose sur un constat assez simple : la façon dont un choix est agencé influence la décision autant que le contenu du choix lui-même. Cela a des implications profondes et inattendues. Voyons quelques exemples qui permettent de saisir l’idée.

Le supermarché et l’agencement des rayons

Ce premier exemple nous est familier, car rien n’est laissé au hasard dans l’agencement :

  • Les produits les plus rentables pour l’enseigne sont placés à hauteur des yeux, là où le regard se pose naturellement.
  • Les articles de première nécessité (lait, œufs, farine) sont relégués au fond du magasin, obligeant le client à traverser les rayons et à s’exposer aux tentations.
  • Les confiseries et les petits articles s’accumulent près des caisses, précisément là où l’attente favorise l’achat impulsif.

Les casinos en ligne et le flair marketing des opérateurs

Ce second exemple est moins connu. Les casinos en ligne sont des plateformes qui permettent de jouer à des jeux d’argent (machines à sous, poker, roulette, blackjack) depuis un ordinateur ou un téléphone. L’architecture du choix y est particulièrement révélatrice.

Pour s’inscrire et commencer à jouer, la procédure est volontairement minimale : une adresse email ou un numéro de téléphone, un dépôt par carte bancaire, et l’accès aux jeux est quasi immédiat. En revanche, lorsque le joueur souhaite retirer ses gains, c’est ici que l’opérateur lui demande de passer une petite vérification d’identité.

Cette procédure, appelée KYC (de l’anglais “know your customer”, littéralement “connaître son client”), amène le joueur à montrer une pièce d’identité et un justificatif de domicile. Voilà pourquoi on parle de casino en ligne sans KYC. Cette asymétrie n’a rien d’un hasard administratif. La friction est délibérément supprimée à l’entrée, là où elle pourrait freiner l’enthousiasme du joueur – et ajoutée à la sortie, là où elle est plus facilement acceptée.

Comment les interfaces numériques orientent-elles nos habitudes ?

Les plateformes de commerce en ligne et les applications déploient toute une gamme de mécanismes pour faciliter le passage à l’achat. Certains rendent un service réel, d’autres relèvent davantage de la manipulation bienveillante. La frontière entre les deux n’est pas toujours nette, ce qui rend l’exercice du discernement d’autant plus nécessaire.

La réduction des obstacles

Là où l’achat en magasin suppose de se déplacer, de chercher le produit, de patienter en caisse et de sortir son portefeuille, les plateformes numériques ont méthodiquement supprimé chacune de ces étapes :

L’achat “en un clic”, popularisé par Amazon (le géant américain du commerce en ligne), permet de valider une commande sans même revoir le contenu de son panier. Les moyens de paiement enregistrés évitent de ressaisir ses coordonnées bancaires.

Les recommandations algorithmiques

Elles constituent un deuxième mécanisme omniprésent. Ces suggestions automatiques, générées à partir de l’historique de navigation et des achats précédents, prennent des formes diverses :

  • “Les clients ayant acheté ceci ont également aimé”,
  • “Recommandé pour vous”,
  • “Complétez votre commande”,

Etc.

Parfois pertinentes, ces recommandations peuvent aussi pousser à des achats non prévus en créant un sentiment de cohérence artificielle.

Le paiement fractionné

Des services comme Klarna ou Alma (des entreprises spécialisées dans le crédit à la consommation de nouvelle génération) permettent de régler un achat en plusieurs mensualités, moyennant des frais modestes.

Ce dispositif modifie la perception du prix : un article à 300 euros devient “seulement 75 euros par mois”, ce qui a tendance à abaisser la barrière psychologique à l’achat. Prudence, car il faut savoir que ces facilités de paiement peuvent conduire à multiplier les engagements et à perdre la vision globale de son budget.

Tous ces mécanismes ont un nom en commun. Les professionnels du numérique les désignent par l’expression “dark patterns” (que l’on pourrait traduire par “interfaces trompeuses”).

Il s’agit de choix de conception qui exploitent délibérément nos automatismes. La case pré-cochée qui inscrit à une newsletter, le bouton “refuser” volontairement peu visible, le compte à rebours qui crée une urgence artificielle, etc. Ces dispositifs ne visent pas à informer, mais bien à orienter des habitudes.

Pourquoi sommes-nous réceptifs à ces mécanismes ?

Ces techniques ne fonctionneraient pas si elles ne s’appuyaient pas sur des ressorts psychologiques bien réels, c’est une évidence. Le chercheur américain B.J. Fogg, qui dirige un laboratoire consacré au “design persuasif” à l’université Stanford, a modélisé les conditions nécessaires au déclenchement d’un comportement et d’une habitude de consommation numérique.

Selon son analyse, une action se produit lorsque trois éléments convergent au même instant :

  1. Une motivation suffisante : stimuler la motivation par des images attrayantes et des témoignages,
  2. La capacité concrète d’agir : faciliter l’action en supprimant les obstacles,
  3. Et un élément déclencheur : multiplier les déclencheurs sous forme de notifications et de relances.

Les interfaces numériques actionnent donc ces trois paramètres, à des degrés différents. À ces mécanismes s’ajoutent des biais cognitifs que nous partageons tous.

  1. L’aversion à la perte nous rend sensibles aux mentions “plus que 2 en stock” ou “offre valable jusqu’à minuit”.
  2. La preuve sociale nous incline à suivre ce que font les autres, d’où l’efficacité des compteurs affichant “3 000 personnes regardent ce produit en ce moment”.
  3. L’effet d’ancrage nous fait percevoir un prix comme avantageux lorsqu’il est présenté à côté d’un prix barré plus élevé, même si nous ignorons la réalité de ce prix initial.

Ces mécanismes ne sont pas une question de faiblesse individuelle. Ils fonctionnent sur tout le monde, y compris sur ceux qui les connaissent et les étudient, et même ceux qui font le choix du minimalisme dans leur vie !

Conclusion : quel rapport entretenir avec ces environnements ?

Faut-il pour autant se détourner du commerce en ligne ou regarder son téléphone avec suspicion ? Ce serait excessif et probablement vain. Ces outils font partie de notre quotidien et présentent des avantages réels en termes de gain de temps, d’accès à l’information et de comparaison des offres.

L’enjeu consiste plutôt à rééquilibrer une relation devenue asymétrique entre des interfaces sophistiquées et des utilisateurs souvent peu conscients des mécanismes à l’œuvre. Et de ne pas tomber dans l’hyperconsommation et une spirale d’insécurité financière.

La connaissance constitue un premier levier. Identifier les techniques employées permet de les reconnaître lorsqu’on y est exposé, et donc de prendre du recul avant de cliquer. Des outils de “friction volontaire” offrent un deuxième levier :

  • S’imposer un délai de réflexion avant tout achat dépassant un certain montant,
  • Supprimer les moyens de paiement enregistrés pour réintroduire une étape manuelle,
  • Utiliser des applications de suivi budgétaire pour garder une vision globale.

Le philosophe français Gilles Lipovetsky observe que la consommation est devenue dans nos sociétés une expérience permanente plutôt qu’un acte ponctuel. Le numérique amplifie cette tendance en rendant l’achat possible à chaque instant, en tout lieu, sans effort perceptible.

Ce phénomène n’est ni bon ni mauvais en soi. Il constitue une réalité de notre époque, qui mérite d’être comprise pour être habitée avec lucidité plutôt que subie par inadvertance.

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